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Le nom personnel est important. Ça vous donne une identité. Une identité qui est différente d’une autre personne.

Et cette identité découle d’une culture. L’identité par le nom découle d’une culture. Et cela m’a rappelé l’histoire que nous avons vue dans le film merveilleux sur l’esclavage,  la racine, roots en anglais.

Ceux qui ont pu voir ce film-là se rappellent de la scène, qui pour moi était la plus importante de tout le film. La scène du nom, où Kunta Kinte était frappé à mort pour qu’il accepte le nouveau nom qu’on lui avait attribué.

Celui qui le fouettait lui demandait tout le temps « Quel est ton nom ? »

Il lui répondait « Kunta Kinte ».

  • « Je t’ai appelé Toby. Quel est ton nom ? »
  • « Kunta Kinte ».

Cette résistance, chez nous, nous ne l’avons pas faite de façon globale. Que ce soit pour le nom, le suprême nom de notre spiritualité, Imana, que ce soit pour le nom de notre pays, Uburundi – Abarundi, nous avons accepté qu’on nous transforme. Que l’on définit ces noms-là autrement.

C’est la première critique que nous devons nous faire. Parce que le nom c’est une grande chose pour quelqu’un. Cette civilisation, la nôtre, a été attaquée de toutes parts.

Et ces attaques-là nous ont amené dans une vie double au départ. Double parce qu’il y a eu des résistances. Mais nous avons oublié ces résistances.

Nous avons oublié parce qu’on nous a fait oublier. Nous avons oublié que des hommes sont morts dans la guerre contre les Allemands. En particulier, le héros majeur de cette époque-là, qui s’est sacrifié pour que Mwezi Gisabo, le symbole de la nation, ne meure pas.

Umwami, c’était le symbole de la nation. Lui disparu, le pays meurt.  Et pour les Barundi ou pour les Banyarwanda, pour les pays de la région des Grands Lacs, ces grands royaumes de la région des Grands Lacs, la disparition d’un roi, le pays en deuil, le pays est mort. Je crois que vous savez tous que plus rien ne se faisait. Et la plupart du temps d’ailleurs, les longs mois de deuil étaient suivis en général par une période de famine. Certes courte, mais cela montrait à quel point le roi était un grand symbole.

Et ce n’est pas pour rien que les colons ont tout fait pour faire disparaître ces rois-symboles qui leur avaient tenu résistance.

Où est parti cet esprit de résistance que nous avons vu chez Mwezi Gisabo, chez Bihome? Que nous avons vu chez Yuhi Musinga, qui fut finalement déporté, qui mourut loin de son pays. Que nous avons vu chez Rukara, célèbre. Où est parti cet esprit de résistance ?

Il y a eu des vagas noirs, des chefs chez nous qui ont résisté. Est-ce que nous les connaissons ?

  • Non

Je parlais donc de l’esprit de résistance. Nous ne l’avons pratiquement plus parce que nous ne sommes pas connectés avec ceux qui ont résisté à ce moment-là. Nous ne parlons pas de leur histoire.  Nous ne leur accordons pas les honneurs qu’ils méritent.

Si nous avons acquis l’indépendance, c’était essentiellement pour poursuivre leur résistance et pour redevenir nous-mêmes.

Et nous ne devenons ce que nous sommes que par la négation intime et radicale de ce qu’on a fait de nous.

Encore faut-il savoir ce qu’on a fait de nous.

Ils ont fait de nous des esclaves, des singes, des colonisés, des aliénés de nos identités, des déracinés dans nos propres nations, des incapables par des arguments pseudo-scientifiques et pseudo-religieux et nous les avons laissés faire.

Nos élites, nous-mêmes, ont reproduit la même idéologie de diviser pour régner.   Nous ont maintenu dans l’ignorance, l’ignorance de nous-mêmes particulièrement, les divisions et l’oppression par toutes sortes de mensonges. Et nous les laissons faire.

Une prise de conscience s’impose, une conscience critique. Cette conscience qui invente, qui crée, qui met en avant les idées, pour sortir par nous-mêmes de cet engrenage infernal, libérer nos esprits, nos cœurs et nos nations longtemps enchaînés.

Au Burundi, la colonisation a détruit une nation multiséculaire en créant des ethnies dans un pays sans ethnie.

S’il vous plaît, ne traduisez pas en Kirundi le mot « ethnie » parce que cette traduction est fausse. Allez plutôt lire la définition du mot « ethnie » et vous comprendrez pourquoi, dans Itorero, nous disons qu’ils ont créé des ethnies dans un pays sans ethnie, dans cette région des Grands Lacs, où nous parlons la même langue, nous avons la même culture, le même roi, la même spiritualité.

Pour la majorité des autres pays africains, la colonisation a créé des nations, a créé des États nouveaux.

Le Congo, ou l’État indépendant du Congo, c’est un État nouveau. À l’intérieur de cet État nouveau, il y avait des royaumes, de grands royaumes, connus pour leurs structures fortes. Ils ont mis ensemble de nombreuses ethnies.

C’est cela le paradoxe malheureux du peuple murundi, qui nécessite une analyse et un combat différents par la négation intime et radicale de ce qu’on a fait de nous.

Encore faut-il comprendre justement ce qu’on a fait de nous. Cette ligne d’éducation que nous faisons, c’est une éducation politique, une éducation civique qui doit former le futur leader politique désalliéné.

Il doit le former comme on forme un médecin. Un médecin ne peut pas soigner un corps qu’il ne connaît pas. Un leader politique ne peut pas diriger, soigner, développer un pays ou des citoyens qu’il ne connaît pas.

Ce serait un imposteur, un opportuniste, un conducteur aveugle, comme on dit “icaduka”, comme on en a connu tout au long de notre histoire contemporaine.

 

À suivre dans les Archives de la Voix de la Conscience Critique : Série « Désaliénation » – Épisode 1.