
On parle beaucoup de biodiversité dans les grandes conférences. On y évoque des “cadres mondiaux”, des “mécanismes de financement”, des “stratégies nationales”. Mais loin des salles climatisées, dans les villages d’Ouganda, la conservation n’a jamais été un slogan. Elle est une manière de vivre.
Sur les pentes du mont Elgon, Berna Chebet marche lentement vers la forêt. Elle ne se presse pas.Avant de cueillir les plantes qui servent à préparer le Lakwek — une boisson médicinale traditionnelle — elle s’arrête, observe, écoute.
Chez elle, on ne prélève pas n’importe quoi, n’importe quand.
Certaines plantes ne se touchent qu’à des périodes précises.
Certains arbres sont sacrés.
« Je n’ai pas choisi le Lakwek. C’est le Lakwek qui m’a choisie », dit-elle avec calme.
Pour Berna, la forêt n’est pas un “stock de ressources”. C’est une relation.
Sa grand-mère lui a transmis ce rôle, comme on transmet une responsabilité. Si l’on prend trop, la forêt s’appauvrit.
Si l’on respecte les règles, elle continue de donner. Simple. Logique. Durable.
Plus au nord-est, sur les hauteurs du mont Morungole, Theresa, 95 ans, regarde la vallée en contrebas.
Chez les Ik, on dit que la forêt “fait la pluie”. Ce n’est pas une image poétique. Les arbres influencent réellement les saisons et les récoltes.
La communauté protège donc certaines zones. On ne coupe pas les arbres n’importe comment.
On récolte le miel en laissant le temps aux abeilles de se régénérer.
On taille les branches plutôt que d’abattre les troncs.
Les anciens observent les étoiles et la nature pour anticiper les périodes difficiles.
Pour Theresa, tout est lié : la forêt, la nourriture, l’eau, les enfants.
« Nous survivons parce que la forêt survit », dit-elle simplement.
À Amudat, dans les plaines d’acacias, Claudia montre une calebasse noircie par la fumée.
Elle brûle une branche d’acacia, frotte le charbon à l’intérieur du récipient, et le lait peut s’y conserver plus d’un an.
Pas d’électricité. Pas de réfrigérateur. Juste un savoir transmis de génération en génération.
Dans sa communauté, couper un arbre sacré peut entraîner une sanction décidée par les chefs traditionnels. Ce n’est pas une superstition. C’est une règle collective pour protéger ce qui protège tout le monde.
Plus au sud-ouest, les Batwa portent une histoire plus douloureuse.
En 1991, ils ont été expulsés des forêts où ils vivaient depuis des siècles, après la création de parcs nationaux.
Ils ont perdu leurs terres, leurs grottes sacrées, leurs chemins de chasse.
Pourtant, leur connaissance de la forêt reste impressionnante : plantes médicinales, cycles des animaux, zones humides importantes pour les abeilles.
« Pour nous, la forêt est tout », confie un ancien.
« Notre maison, notre pharmacie, notre marché. »
Au nord-ouest, chez les Lendu (Ndrukpa), des bosquets sacrés subsistent encore.
Personne n’y coupe d’arbre.
Les anciens règlent les conflits liés à la terre en tenant compte de l’équilibre avec la nature. Les champs et les forêts coexistent. On cultive sans détruire complètement.
Dans tous ces endroits, une phrase revient souvent :
« Quand la forêt disparaît, une partie de nous disparaît. »
Ce que ces communautés montrent est pourtant rarement mis en avant.
On parle souvent d’elles comme de populations vulnérables, menacées, pauvres. On oublie qu’elles possèdent des systèmes de gestion de la nature qui fonctionnent depuis des générations.
Elles n’ont pas attendu les conférences internationales pour comprendre que couper tous les arbres entraîne la sécheresse.
Elles n’ont pas attendu des experts pour savoir que protéger les abeilles garantit la nourriture.
Elles savent déjà.
Cela ne veut pas dire que tout va bien. Les forêts rétrécissent. Les rivières s’assèchent.
Le charbon de bois, l’exploitation commerciale et la pression démographique fragilisent les équilibres.
Mais la réponse ne peut pas être d’ignorer les savoirs locaux au profit de solutions importées.
Si des financements pour la biodiversité doivent être mis en place, pourquoi ne pas soutenir directement ce qui existe déjà ?
La transformation locale des plantes médicinales. Les filières de miel gérées durablement. La cogestion des forêts avec les communautés. Les systèmes coutumiers qui sanctionnent la destruction.
Peut-être que la vraie question est celle-ci :
Et si l’Afrique n’était pas seulement un terrain d’intervention environnementale, mais un espace d’expertise ?
À travers Berna, Theresa, Claudia, les anciens batwa et lendu, on comprend une chose essentielle : la conservation n’est pas seulement une politique publique. C’est une responsabilité quotidienne. Un engagement moral. Une relation vivante.
Dans un monde inquiet pour son climat, ces villages d’Ouganda rappellent une vérité simple : protéger la nature n’est pas une innovation récente.
C’est une pratique ancienne.
Et tant que ceux qui la portent continueront à transmettre leur savoir, la forêt aura encore une chance.
