
L’intelligence artificielle prend une tournure plus tangible sur le continent africain. Ce qui relevait récemment d’engagements politiques et de visions communes commence désormais à se traduire en actions coordonnées, portées à la fois par des institutions, des experts et des écosystèmes locaux.
À l’initiative d’acteurs comme Smart Africa, présidé par le president Rwandais Paul Kagame, une architecture continentale de gouvernance de l’IA se met progressivement en place.
L’un des jalons majeurs de cette évolution est la création du Conseil africain de l’intelligence artificielle, un organe composé de 15 membres issus à la fois du secteur public et du privé, représentant différentes régions du continent.
Sa mission est claire : proposer des orientations concrètes pour rendre l’IA accessible, utile et responsable dans les contextes africains.
Selon Lacina Koné, qui dirige Smart Africa, cette dynamique s’appuie sur une forte mobilisation continentale.
« Nous avons reçu plus de 400 candidatures pour constituer le Conseil. Cela montre l’intérêt et l’engagement autour de l’intelligence artificielle en Afrique », souligne-t-il.
Aujourd’hui, plusieurs groupes de travail sont déjà opérationnels, couvrant des domaines essentiels tels que les infrastructures de calcul, la gouvernance des données, les cas d’usage, ainsi que le développement des marchés.
Au cœur de ces efforts se trouve une priorité stratégique : démocratiser l’accès à la puissance de calcul.
« Le principal objectif est de permettre l’accès à la capacité de calcul en “uberisant” les services d’IA », explique Koné.
L’idée est de mutualiser les ressources à l’échelle régionale pour éviter des investissements isolés et coûteux, tout en permettant à un plus grand nombre d’acteurs — startups, universités, administrations — de développer et déployer des solutions.
Cette approche collaborative s’accompagne d’un travail sur l’harmonisation des politiques publiques, notamment à travers des cadres juridiques innovants comme les lois sur les “data embassies”, qui faciliteraient l’accès partagé à des infrastructures critiques comme les GPU.
En filigrane, une vision se dessine : celle d’un écosystème africain interconnecté, capable de tirer parti de ses ressources collectives.
Le financement constitue un autre pilier central de cette transformation. Un projet de fonds continental dédié à l’intelligence artificielle est actuellement en cours de structuration.
Évalué à hauteur de 60 milliards de dollars, il repose sur un modèle de financement mixte impliquant États, investisseurs privés, opérateurs télécoms, capital-risque et partenaires au développement.
« Nous sommes en train de définir la structure du fonds et d’identifier les contributeurs potentiels », précise Koné, ajoutant que « toutes les activités d’investissement liées à l’IA en Afrique devraient y être intégrées ».
Mais au-delà des mécanismes institutionnels et financiers, l’accent est mis sur la pertinence des solutions développées.
« L’Afrique a besoin de l’IA la plus utile, pas nécessairement de la plus puissante », insiste Koné.
Cette philosophie guide l’identification de cas d’usage prioritaires dans des secteurs clés tels que l’agriculture, la santé, l’éducation et le climat.
Dans cette optique, une stratégie d’expérimentation rapide a été adoptée. Elle prévoit le développement de plusieurs cas d’usage dans chacune des régions du continent, avec l’objectif de tester, affiner puis étendre les solutions les plus efficaces.
Cette logique de “piloter pour mieux scaler” repose sur une réalité partagée : malgré leur diversité, de nombreux pays africains présentent des caractéristiques structurelles similaires, facilitant la réplication des innovations.
Le secteur privé joue également un rôle croissant dans cet écosystème en construction.
En étant associé dès le départ aux initiatives, il contribue à garantir que les solutions développées répondent à la fois aux priorités publiques et aux réalités du marché.
Parallèlement, des investissements importants sont engagés dans le développement des compétences.
Des programmes de formation ciblent les jeunes talents, avec une attention particulière portée aux secteurs prioritaires.
L’agriculture, par exemple, est identifiée comme un domaine à fort potentiel, où l’IA pourrait améliorer significativement la productivité et la résilience.
Des initiatives comme les hubs de mise à l’échelle de l’IA, déjà en place dans certains pays, devraient être étendues à d’autres régions.
Enfin, la question de la souveraineté numérique s’impose comme un fil conducteur de cette transformation.
Des partenariats avec des organisations internationales, dont Wadhwani AI, visent à déployer des solutions dans plusieurs secteurs tout en garantissant que les données, les algorithmes et les infrastructures restent sous contrôle africain.
« Ces partenaires sont prêts à lancer des projets pilotes dans plusieurs pays, avec un accent sur une IA souveraine », explique Koné.
À travers ces différentes initiatives, une évolution se confirme : l’Afrique ne se contente plus d’adopter des technologies conçues ailleurs. Elle s’organise pour les adapter, les développer et les gouverner selon ses propres priorités.
De la Côte d’Ivoire, où l’intelligence artificielle est mobilisée pour améliorer les rendements agricoles et anticiper les risques climatiques, au Rwanda, où des agriculteurs s’appuient déjà sur des données et des outils numériques accessibles via smartphone pour mieux gérer leurs exploitations, les ambitions continentales commencent à se traduire en actions concrètes.
Ces premières applications, encore en développement, témoignent d’une dynamique plus large, portée par une volonté d’ancrer l’innovation dans les réalités locales. En reliant données, expertise et besoins de terrain, l’IA pourrait ainsi devenir un levier durable de transformation pour des secteurs essentiels.
