
Depuis plus de trois décennies, la région des Grands Lacs africains est au centre d’une mobilisation diplomatique internationale exceptionnelle. Résolutions des Nations unies, sommets régionaux, médiations africaines, opérations de maintien de la paix et accords politiques se sont succédé sans parvenir à mettre durablement fin aux violences dans l’est de la République démocratique du Congo.
Ce paradoxe mérite aujourd’hui d’être interrogé : pourquoi une région qui a bénéficié d’autant d’attention diplomatique reste-t-elle confrontée aux mêmes crises sécuritaires ?
Peu de régions du monde ont connu une implication diplomatique aussi longue et aussi soutenue que celle des Grands Lacs africains. Depuis les années 1990, la République démocratique du Congo et ses voisins ont été au cœur d’innombrables initiatives de paix.
Des organisations internationales et africaines ont multiplié les missions, les rencontres et les mécanismes de médiation, tandis que les puissances étrangères ont consacré d’importants moyens politiques, militaires et humanitaires à la stabilisation de la région.
Pourtant, les résultats demeurent contrastés.
Il serait cependant réducteur de parler d’un échec complet. Des millions de réfugiés ont pu regagner leurs pays d’origine depuis les grandes crises des années 1990.
Des institutions nationales ont été reconstruites dans plusieurs États. Des processus électoraux ont été organisés, des relations commerciales se sont développées et les organisations régionales ont progressivement renforcé leur rôle dans la recherche de solutions africaines aux problèmes africains.
Ces avancées sont importantes. Elles montrent que la région n’est pas condamnée à l’instabilité.
Mais elles coexistent avec une réalité difficile à ignorer. Dans l’est de la RDC, les populations civiles continuent de subir les conséquences des affrontements entre forces étatiques et groupes armés. Des familles sont déplacées, des activités économiques sont interrompues et les services sociaux restent fragilisés dans plusieurs zones.
À cela s’ajoutent les tensions entre États voisins, la méfiance réciproque et les accusations croisées qui compliquent régulièrement les efforts de médiation.
Le paradoxe est donc évident : la région ne manque pas de diplomatie. Elle manque surtout d’une diplomatie capable de transformer durablement les engagements politiques en résultats sécuritaires.
Depuis des années, les causes et les conséquences des conflits sont pourtant largement documentées.
Les rapports des Nations unies, les travaux des organisations régionales et les nombreuses études consacrées à la région ont identifié les principaux facteurs d’instabilité : présence de groupes armés, circulation illicite des armes, exploitation illégale de certaines ressources naturelles, criminalité transfrontalière, déplacements de populations et faiblesse des mécanismes de coopération entre États.
Le problème n’est donc plus uniquement celui du diagnostic.
Il est celui de la mise en œuvre.
Des décisions sont prises, des engagements sont annoncés et des mécanismes sont créés. Mais leur application sur le terrain demeure souvent incomplète. C’est particulièrement visible dans la question des groupes armés opérant dans l’est de la RDC.
Au fil des années, plusieurs organisations armées, aux motivations et aux alliances variables, ont réussi à maintenir leur présence dans certaines zones. Certaines revendiquent des objectifs politiques ou sécuritaires. D’autres tirent leur survie du contrôle des territoires, de l’exploitation des ressources, de l’extorsion ou de réseaux criminels transfrontaliers.
Leur capacité à se maintenir malgré les accords, les opérations militaires et les initiatives diplomatiques successives constitue l’un des principaux indicateurs des limites du système actuel.
La question des groupes armés étrangers est encore plus sensible. Pour les pays voisins de la RDC, leur présence sur le territoire congolais peut représenter une menace directe pour leur sécurité nationale. Pour Kinshasa, leur élimination relève de la responsabilité de l’État et de l’exercice de sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national.
C’est ici que se trouve l’un des grands dilemmes des Grands Lacs : comment garantir le respect de la souveraineté des États tout en empêchant qu’un territoire puisse servir de base à des activités armées menaçant les pays voisins ?
Les deux principes ne devraient pas être contradictoires.
La souveraineté constitue un principe fondamental des relations internationales. Mais elle implique également la capacité d’un État à exercer effectivement son autorité sur son territoire et à empêcher que celui-ci ne devienne un espace durable d’insécurité pour lui-même ou pour ses voisins.
La réponse ne peut donc pas être de choisir entre souveraineté et sécurité. Elle doit consister à renforcer les deux.
Une RDC capable de contrôler effectivement son territoire contribuerait à réduire les menaces qui pèsent sur ses voisins. De leur côté, des États voisins engagés dans une coopération sécuritaire transparente et efficace contribueraient à la stabilité congolaise.
Cette interdépendance est particulièrement importante pour le Burundi.
La géographie place naturellement le pays au cœur des dynamiques sécuritaires et économiques de la région. Les liens humains, commerciaux et historiques entre le Burundi et la RDC sont profonds. Les mouvements de populations et les activités transfrontalières font que les crises sécuritaires qui se développent dans l’est congolais peuvent rapidement avoir des conséquences au-delà des frontières.
La stabilité de la RDC n’est donc pas une question exclusivement congolaise. Elle concerne directement le Burundi, le Rwanda, l’Ouganda et, plus largement, l’ensemble de la région des Grands Lacs.
C’est pourquoi les mécanismes de coopération régionale doivent dépasser les déclarations politiques pour devenir de véritables instruments de prévention et de gestion des crises.
Le partage d’informations entre États, la surveillance des frontières, la lutte contre les trafics, la coopération judiciaire et la neutralisation des réseaux criminels transnationaux devraient occuper une place plus importante dans les politiques régionales de sécurité.
La dimension économique ne doit pas non plus être négligée. Tant que les groupes armés peuvent tirer des revenus de l’exploitation ou du commerce illicite de certaines ressources, ils disposent d’un moyen de financer leur activité et de prolonger les conflits.
La lutte contre l’insécurité doit donc également s’attaquer aux circuits financiers qui permettent aux groupes armés et aux réseaux criminels de survivre.
Mais aucune solution durable ne pourra être imposée uniquement de l’extérieur.
L’expérience des trois dernières décennies montre que les initiatives internationales peuvent contribuer à contenir les crises, à protéger les populations et à faciliter le dialogue. Elles ne peuvent cependant pas se substituer durablement à la volonté politique des États de la région.
Une paix durable dans les Grands Lacs doit être portée par les Africains eux-mêmes. Cela ne signifie pas l’exclusion des partenaires internationaux. Cela signifie que les États et les organisations régionales africaines doivent être au centre de la définition des priorités, de la mise en œuvre des accords et de l’évaluation des résultats.
La multiplication des conférences et des déclarations ne suffira plus.
Les prochains accords de paix devront être accompagnés d’objectifs précis, de calendriers réalistes, de mécanismes indépendants de vérification et de responsabilités clairement établies. Un engagement politique qui n’est pas suivi d’un mécanisme permettant de vérifier son application risque de rester une simple déclaration.
Il faut également accepter une réalité souvent oubliée dans les discussions diplomatiques : derrière chaque communiqué se trouvent des populations.
Derrière les mots « cessez-le-feu », « désarmement », « dialogue » ou « stabilisation », il y a des familles déplacées, des enfants dont la scolarité est interrompue, des agriculteurs qui ne peuvent plus accéder à leurs terres, des commerçants qui voient leurs activités paralysées et des communautés entières qui vivent dans l’incertitude.
La paix ne peut donc pas être évaluée uniquement dans les capitales ou dans les salles de conférence.
Elle doit être mesurée dans les villages et les villes où vivent les populations concernées.
Après trois décennies, la question essentielle n’est plus de savoir combien de résolutions ont été adoptées sur les Grands Lacs, combien de sommets ont été organisés ou combien de missions diplomatiques ont été dépêchées dans la région.
La question est beaucoup plus simple : les populations sont-elles aujourd’hui plus en sécurité qu’elles ne l’étaient auparavant ?
Si la réponse demeure incertaine, c’est que le travail reste largement inachevé.
Les Grands Lacs ne manquent ni de ressources naturelles, ni de potentiel économique, ni de ressources humaines. La région pourrait être un espace majeur de commerce, d’investissement, d’innovation et d’échanges entre les peuples africains.
Mais ce potentiel ne pourra être pleinement exploité tant que l’insécurité continuera de détourner les ressources vers les urgences humanitaires et militaires, de fragiliser les investissements et de nourrir la méfiance entre États.
Après trente années de diplomatie, le temps est peut-être venu de passer d’une diplomatie de la réaction à une diplomatie de la prévention, d’une diplomatie des déclarations à une diplomatie de l’exécution.
Le véritable succès d’un processus de paix ne devrait pas être le nombre de signatures apposées au bas d’un accord, mais sa capacité à changer concrètement la vie des populations.
L’histoire jugera moins les Grands Lacs sur le nombre de conférences qui leur auront été consacrées que sur la capacité des dirigeants africains et de leurs partenaires à rendre la région plus sûre.
La région n’a jamais manqué d’attention diplomatique.
Ce qu’elle attend désormais, c’est une diplomatie capable de transformer les engagements en actions, les décisions en résultats et les espoirs de paix en une réalité durable.
