À Kigali, Akin Akinrinmade ne cherche pas simplement à lancer une nouvelle entreprise technologique. Son ambition est plus vaste : contribuer à créer les personnes, les idées et les capacités dont l’Afrique aura besoin pour construire ses propres solutions.

Lorsqu’il a commencé à réfléchir sérieusement à son retour sur le continent, il aurait pu chercher un marché où implanter une entreprise de plus.

Son parcours international lui en donnait pourtant les moyens. Il avait travaillé dans plusieurs secteurs, de la santé à l’éducation, des télécommunications à la technologie, en passant par le design, la gestion de produits, la transformation numérique et le développement de projets.

Mais avec le temps, une autre question a commencé à prendre davantage de place dans son esprit : qu’est-ce qui permet réellement à une technologie, à une entreprise ou à une idée de devenir viable ?

La réponse, pour lui, ne se trouve pas uniquement dans le logiciel.

Elle se trouve aussi dans les personnes capables d’identifier les bons problèmes, de comprendre ceux qui les vivent, de concevoir des solutions pertinentes, de les tester et, finalement, d’en faire des produits ou des entreprises capables de durer.

C’est cette réflexion qui l’a conduit à Kigali.

« J’ai choisi Kigali comme porte d’entrée vers l’Afrique en raison de sa maturité numérique et de sa volonté d’avancer avec les évolutions technologiques mondiales », explique-t-il.

Mais son arrivée au Rwanda n’est pas motivée par l’idée d’apporter une solution toute faite.

« Je ne suis pas venu ici simplement pour créer une autre entreprise technologique. Je suis venu pour construire, apprendre, collaborer et contribuer. »

Cette nuance est importante.

Pour Akinrinmade, l’opportunité ne consiste pas seulement à importer des compétences ou des modèles développés ailleurs. Elle consiste à prendre part à un écosystème déjà en mouvement, à apprendre de ce qui existe et à contribuer à son évolution.

C’est dans cet esprit qu’il développe AsteriskRD Tech, une organisation basée à Kigali qui se situe à la rencontre de la technologie, de l’innovation et du développement des compétences.

Au départ, Akinrinmade imaginait AsteriskRD comme une entreprise technologique plus classique, centrée notamment sur le développement de logiciels. Mais son expérience dans la conception de produits et l’accompagnement de différentes initiatives l’a progressivement amené à voir le problème autrement.

Une bonne technologie ne commence pas nécessairement par du code.

Elle commence par une question.

Quel problème essaie-t-on réellement de résoudre ? Pour qui ? Pourquoi ce problème est-il important ? Quelle solution pourrait fonctionner ? Comment la tester ? Qui l’utilisera ? Et, surtout, faut-il vraiment construire ce produit ?

Ces questions sont devenues au cœur de la vision d’AsteriskRD.

L’organisation entend travailler sur la recherche, l’innovation, le développement de produits et le venture building, tout en développant les compétences nécessaires pour transformer une idée en projet concret.

Pour Akinrinmade, cette dernière dimension est essentielle.

Il existe déjà en Afrique de nombreux programmes permettant aux jeunes d’apprendre le codage, le design, l’entrepreneuriat ou d’autres compétences numériques. Mais apprendre une discipline et savoir l’utiliser pour résoudre un problème réel sont deux choses différentes.

Un jeune peut connaître la théorie du développement logiciel sans savoir quel problème résoudre. Un designer peut maîtriser les outils de conception sans avoir appris à comprendre les besoins d’un utilisateur. Un étudiant en commerce peut connaître les modèles économiques sans avoir eu à transformer une idée en produit.

Or, dans le monde réel, ces compétences doivent fonctionner ensemble.

« Le développeur apprend le développement. Le designer apprend le design. L’étudiant en commerce apprend le commerce. Mais pour construire un véritable produit, toutes ces compétences doivent se rencontrer », souligne Akinrinmade.

C’est là que son approche du « product thinking » prend tout son sens.

Il ne s’agit pas simplement de former davantage de personnes au métier de product manager. Il s’agit d’apprendre à regarder un problème avant de chercher à construire une solution.

Qui est l’utilisateur ? De quoi a-t-il réellement besoin ? Quelle hypothèse sommes-nous en train de faire ? Comment savoir si elle est juste ? Que faut-il construire en premier ? Et que pouvons-nous apprendre avant d’aller plus loin ?

Parfois, la conclusion peut même être qu’un produit ne mérite pas d’être construit.

Pour Akinrinmade, ce n’est pas un échec. C’est une information précieuse.

La réussite d’un programme ne se mesure donc pas uniquement au nombre de certificats délivrés ou de personnes ayant suivi une formation. Elle se mesure à ce que ces personnes sont capables de faire ensuite.

Identifier un problème réel. Écouter ceux qui le vivent. Formuler une hypothèse. Concevoir une réponse. La tester. Apprendre. Recommencer.

Et éventuellement parvenir à un prototype, à un produit minimum viable ou à un modèle économique suffisamment solide pour continuer.

« Je veux qu’ils repartent avec de la confiance », explique-t-il. « Pas la confiance parce qu’ils ont reçu un certificat, mais parce qu’ils ont réellement fait quelque chose. »

C’est aussi ce qui explique son choix de commencer à Kigali.

Le Rwanda dispose aujourd’hui d’un environnement technologique dans lequel se côtoient entreprises, startups, universités, programmes d’innovation, institutions et une nouvelle génération de jeunes intéressés par la technologie et l’entrepreneuriat.

Akinrinmade y voit un terrain où il est possible d’expérimenter, d’écouter et d’apprendre.

Plutôt que d’arriver avec un modèle terminé et de demander à l’écosystème de s’y adapter, il veut que le modèle évolue avec les personnes qui l’utilisent.

« Nous n’essayons pas d’arriver avec un modèle fini en disant : voilà ce que tout le monde devrait faire. Nous commençons avec les personnes, nous écoutons, nous expérimentons et nous découvrons ce qui fonctionne. »

Cette approche donne également à Kigali un rôle qui dépasse les frontières du Rwanda.

L’idée n’est pas simplement de créer une organisation locale. À plus long terme, Akinrinmade imagine AsteriskRD comme un écosystème connecté à travers le continent.

Un programme développé à Kigali pourrait connecter des participants à des mentors installés ailleurs en Afrique. Des fondateurs pourraient travailler ensemble au-delà des frontières. Des chercheurs, des entrepreneurs, des spécialistes du produit et des organisations pourraient partager leurs connaissances sans avoir besoin d’être dans la même ville.

Le défi, selon lui, n’est pas l’absence de talent.

Le continent en regorge.

Le défi est souvent l’accès aux réseaux, au mentorat, aux ressources et aux occasions de transformer ce talent en opportunités concrètes.

AsteriskRD veut contribuer à créer ces connexions.

Cette ambition repose aussi sur une conviction plus large : l’Afrique ne devrait pas être uniquement considérée comme une destination pour des technologies, des capitaux ou des expertises conçus ailleurs.

Elle peut aussi être un lieu où se développent des connaissances, des produits et des solutions qui circulent ensuite vers le reste du continent et au-delà.

« Je ne veux pas que la relation soit à sens unique, avec des connaissances qui viennent simplement de l’extérieur », dit Akinrinmade. « Il existe énormément de connaissances et d’innovations développées localement qui méritent aussi de voyager dans l’autre direction. »

C’est peut-être là que se trouve la dimension la plus importante de son projet.

Il ne s’agit pas seulement de construire des logiciels à Kigali. Il s’agit de contribuer à un environnement dans lequel davantage de personnes peuvent apprendre à construire, expérimenter, échouer, recommencer et transformer une idée en quelque chose d’utilisable.

Le changement ne commence donc pas nécessairement par une grande infrastructure ou une technologie spectaculaire.

Il peut commencer par quelqu’un qui apprend à poser une meilleure question.

Par une équipe qui décide de parler aux utilisateurs avant d’écrire une ligne de code.

Par un étudiant qui transforme un problème observé dans son environnement en prototype.

Par un entrepreneur qui comprend qu’une idée n’a de valeur que si elle répond à un besoin réel.

Ou par un réseau qui permet à une personne talentueuse de rencontrer quelqu’un capable de l’aider à aller plus loin.

C’est cette Afrique-là qu’Akinrinmade veut contribuer à construire.

Une Afrique qui ne se contente pas d’adopter les technologies conçues ailleurs, mais qui développe ses propres produits, ses propres entreprises et ses propres communautés de bâtisseurs.

Une Afrique où l’expertise circule dans plusieurs directions.

Une Afrique où Kigali peut servir de point de départ à des idées qui voyagent ensuite vers d’autres villes et d’autres marchés du continent.

Et surtout, une Afrique où l’on n’attend pas que toutes les conditions soient parfaites avant de commencer.

Pour Akinrinmade, le véritable indicateur de réussite d’AsteriskRD ne sera d’ailleurs pas simplement sa taille.

Il se mesurera aux personnes qui passeront par son écosystème et qui pourront un jour dire : cette expérience m’a permis de construire quelque chose que je n’aurais pas su construire auparavant.

À Kigali, cette histoire est encore en train de s’écrire.

Mais l’idée, elle, est déjà claire : les infrastructures peuvent créer les conditions du progrès. Ce sont les personnes qui transforment ces conditions en entreprises, en produits, en emplois, en connaissances et en nouvelles possibilités.

Et celles-ci n’ont pas besoin d’attendre que l’avenir arrive.

Elles peuvent commencer à le construire maintenant.