Au Burundi, le dollar américain a deux prix. Le premier est celui affiché officiellement par la Banque de la République du Burundi (BRB), autour de 2 900 francs burundais. Le second est celui auquel la devise s’échange réellement sur le marché parallèle, à un niveau pouvant approcher le double.

Entre ces deux chiffres se joue une partie importante de la crise des devises que connaît le pays.

Cette différence n’est pas une simple curiosité économique. Elle se répercute sur les prix, complique les activités des entreprises, encourage les transactions informelles et fragilise la confiance dans le système monétaire.

Le problème n’est donc plus seulement de savoir combien vaut officiellement un dollar, mais de comprendre pourquoi l’économie burundaise fonctionne avec deux références pour une même monnaie.

C’est dans ce contexte qu’il faut examiner l’unification des taux de change, souvent présentée comme une dévaluation.

L’amalgame mérite pourtant d’être corrigé.

Une dévaluation consiste à décider officiellement d’abaisser la valeur d’une monnaie. L’unification, elle, vise à réduire l’écart entre un taux officiel administré et le prix effectivement pratiqué sur le marché.

Dans le cas burundais, il ne s’agit donc pas simplement de décréter que le dollar doit désormais coûter davantage.

Dans de nombreux secteurs, les agents économiques paient déjà leur devise à un prix beaucoup plus élevé.

Autrement dit, la réforme ne crée pas nécessairement la réalité économique qu’elle cherche à reconnaître. Elle peut surtout rendre officielle une réalité qui existe déjà.

Le FMI constatait encore en 2026 que le taux officiel du franc burundais demeurait fortement surévalué, malgré une diminution de la prime du marché parallèle. Ce constat devrait être pris au sérieux, non comme une injonction étrangère, mais comme un signal sur les dysfonctionnements du régime actuel.

Car le double taux n’est pas neutre. Il produit des gagnants et des perdants.

Les opérateurs qui accèdent aux devises au taux officiel bénéficient d’un avantage que n’ont pas ceux contraints de se fournir sur le marché parallèle.

À l’inverse, les exportateurs de café, de thé ou d’or peuvent être pénalisés lorsqu’ils doivent céder leurs recettes en devises à un taux inférieur à leur valeur réelle.

Cette situation pose une question de fond : est-il cohérent de vouloir augmenter les recettes en devises du pays tout en maintenant un système susceptible de décourager ceux qui les génèrent ?

Le double marché favorise également l’informalité et encourage les comportements d’arbitrage.

Il devient plus difficile pour les autorités de connaître la valeur réelle des flux de devises et d’assurer une politique monétaire efficace.

À terme, maintenir un taux officiel éloigné de la réalité ne protège donc pas nécessairement l’économie. Cela peut simplement déplacer le coût du déséquilibre vers les acteurs les moins bien placés pour le supporter.

Pour autant, présenter l’unification comme une opération sans danger serait tout aussi irresponsable. Un rapprochement brutal du taux officiel vers celui du marché pourrait provoquer une hausse de certains prix, notamment pour les biens qui bénéficiaient encore du change officiel.

Le risque inflationniste est réel et ne doit pas être minimisé.

Mais il faut également regarder ce que les consommateurs paient déjà.

Lorsqu’un importateur doit acheter ses dollars sur le marché parallèle, le coût élevé de la devise finit par se retrouver dans le prix du produit.

Pour une partie des importations, l’économie burundaise supporte donc déjà le coût du taux parallèle.

L’unification peut ainsi rendre visible une pression sur les prix qui existe déjà, plutôt que la créer entièrement.

Cela ne signifie évidemment pas que tous les ménages seront épargnés. Les familles à faibles revenus restent particulièrement vulnérables à toute nouvelle hausse des produits essentiels.

Une réforme crédible devra donc être accompagnée de mesures sociales ciblées et d’une surveillance rigoureuse des prix.

La politique monétaire sera également déterminante.

La BRB devra empêcher qu’un ajustement du change ne se transforme en spirale inflationniste. Le gouvernement devra, de son côté, éviter que les déséquilibres budgétaires ne viennent alimenter de nouvelles tensions monétaires.

Une réforme du change ne peut réussir si elle est menée isolément.

Le Burundi dispose cependant d’un précédent instructif.

En 2023, le pays avait déjà engagé un important rapprochement du taux officiel avec les réalités du marché. Le dollar était passé d’environ 2 061 à 2 854 francs en moyenne annuelle, alors qu’il valait autour de 3 650 francs sur le marché informel.

L’ajustement avait donc été significatif, mais incomplet.

Quelques mois plus tard, la prime parallèle remontait fortement.

La leçon est claire : le problème n’était pas forcément d’avoir engagé la réforme, mais de ne pas avoir suffisamment réduit les distorsions qui alimentaient le marché parallèle. Une réforme inachevée peut nourrir davantage de méfiance qu’elle n’en dissipe.

Le contexte de 2026 offre néanmoins une fenêtre plus favorable.

Les recettes d’exportation ont presque doublé en 2025, atteignant près de 986 milliards de francs contre environ 506 milliards l’année précédente, notamment grâce aux performances du café et de l’or.

Les réserves officielles ont également progressé, passant d’environ 1,6 mois d’importations fin 2024 à près de 2,1 mois fin 2025.

Cette amélioration reste fragile, mais elle offre au Burundi une marge de manœuvre.

Attendre une nouvelle pénurie de devises pour agir serait prendre le risque de réformer dans l’urgence, lorsque les coûts économiques et sociaux sont généralement plus élevés.

L’unification du taux de change ne devrait donc pas être présentée comme une capitulation devant le FMI. Elle figure dans le Plan de stabilisation macroéconomique adopté par le gouvernement burundais en janvier 2026.

Le véritable enjeu est plutôt de savoir si Bujumbura peut reprendre la maîtrise d’un marché que la dualité des taux a progressivement poussé vers l’informel.

Le débat devrait surtout porter sur les conditions de la réforme : à quel rythme rapprocher les taux ?

Comment préserver les réserves ?

Comment soutenir les ménages vulnérables ?

Comment éviter que les acteurs économiques ne retournent immédiatement vers le marché parallèle ?

Voilà les vraies questions.

Car le Burundi ne peut durablement avoir deux prix pour le dollar et espérer que cette contradiction ne produise aucune conséquence.

L’unification ne garantira ni la stabilité des prix ni la solidité du franc. Elle peut toutefois contribuer à restaurer un signal de prix plus transparent et à réduire certains privilèges liés à l’accès au taux officiel.

Le choix n’est donc pas entre une dévaluation douloureuse et un statu quo confortable.

Le statu quo a lui aussi un coût, mais il est moins visible : pénurie de devises, informalité, distorsions, incertitude et perte de confiance.

Le véritable défi sera de transformer l’unification en réforme économique complète, et non en simple changement de chiffre sur le tableau de la Banque centrale.

Au Burundi, le problème n’est peut-être plus de savoir comment défendre artificiellement le prix du franc, mais comment lui redonner une valeur crédible.